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Saga Vice / McAfee : qui a vendu la mêche ?

Pour John McAfee, la cavale est terminée. Mais aujourd’hui, les questions liées à son arrestation au Guatemala surgissent, et concernent à la fois Vice et Robert King, photojournaliste de guerre.

COMMENÇONS PAR LES PRÉSENTATIONS

Robert King est un photojournaliste de guerre dont la spécialité – outre les cadavres – est de débusquer ses sources avec brio. Et pour preuve, il a accroché à son tableau de chasse Julian Assange et Moqtada al Sadr, entre autres. Jean-Paul Mari en fait un très beau portrait sur son blog, Carnets d’un Grand Reporter. Il le décrit comme ” un extraterrestre “, comme ” un givré ” rêvant ” de guerre et de photo “, ” d’obtenir un Pulitzer avant 30 ans “. Oui, mais un givré talentueux – ou en tout cas qui fait parler de lui. En bon jeune journaliste timbré et qui aime le charbon, il a naturellement croisé le chemin de Vice, ce magazine mensuel international d’origine canadienne à la ligne éditoriale radicale, parfois vulgaire, très urbaine et libre. Vice n’a peur de rien, et ses rédacteurs non plus. Le sexe, la drogue et l’alcool sont des sujets récurrents. Les expéditions en plein cœur de révolutions où d’endroits complètement hardcores sont légion. Alors forcément, Vice et King sont devenus business partners, comme en témoigne cet article élogieux. Enfin bref, Robert King est quand même ” quelqu’un “, sur le terrain. Il travaille avec Polaris, qui n’est certes pas Magnum, mais qui a malgré tout sa réputation. On a vu ses images sur le blog LENS du New York Times, et son film chez Paris Match

Nous avons déjà parlé de John McAfee, le fondateur de l’entreprise éponyme de sécurité informatique qui, à 67 ans, est encore fringuant et recherché dans une affaire de meurtre au Belize. Personnage sulfureux amateur d’armes à feu, de sexe et de drogue, plusieurs médias ont lâché leurs limiers à sa poursuite. Comme Rue89 le rapportait plus tôt dans le mois, la chasse à l’homme a pris fin début décembre après que les reporters de Vice ont publié une photo aux côtés de John MacAfee… contenant les coordonnées GPS auxquelles elle a été prise, dévoilant ainsi la planque du fugitif. La photo est créditée au nom de Robert King, et prise avec un iPhone 4S.

BOURDE OU … ?

C’est donc une grosse erreur… qui a coûté la liberté à la source de Vice.

Mais il semble qu’il y ait encore pire. Selon les sources de Rue89 et celles de Wired, Robert King aurait posté sur sa page Facebook ainsi que sur son compte Twitter des messages appuyant la théorie que McAfee venait de poster sur son blog, selon laquelle il aurait volontairement modifié les données de géolocalisation pour créer une fausse piste. Cela n’a bien sur aucun sens d’éventer une telle manœuvre à peine mise en place… Bizarrement, les messages ont été supprimés dès que McAfee a avoué que ses coordonnées GPS avaient bien été divulguées, via son blog, parlant de l’erreur d’un ” technicien ” au siège de Vice. A la suite de cela, Vice a publié un communiqué officiel :

” Etait-ce prévu ? Ne l’était-ce pas ? Avons-nous été dupés ? Avons-nous merdé ? […] Vice a décidé d’attendre et de parler aux personnes de notre équipe qui étaient sur le terrain et qui peuvent donc nous dire ce qui s’est vraiment passé, afin de s’abstenir de propager les mêmes rumeurs, mythes et folies qui ont composé cette histoire depuis le début. “

Entre temps, McAfee a été extradé aux Etats-Unis après avoir été détenu puis hospitalisé à Guatemala City.

ALORS, ROBERT ?

Mais c’est véritablement le rôle de Robert King dans cette affaire qui est intriguant. Si l’on en croit l’article de Vice, c’est lui qui a pris la photo litigieuse, avec un iPhone 4S. Nous avons alors interrogé Robert King, car la question tracasse : comment un photographe de son calibre peut faire une erreur aussi grossière ? Sans parler de Vice qui, pourtant habitué des données sensibles et des exclusivités, a aussi laissé passer ces métadonnées…

A cela, King répond chercher actuellement un conseil juridique pour se protéger de tout ce qu’il a reçu ces dernières semaines, et de la fuite de données pour laquelle il ” a été accusé. ” Plus surprenant : il affirme ” ne pas posséder d’iPhone et ne pas avoir publié les métadonnées de géolocalisation. ” On le devine très mal à l’aise et craignant pour sa réputation, préférant pour le moment le déni. Et à juste titre : il n’est pas simplement accusé d’avoir diffusé l’image et la localisation, mais aussi d’avoir menti à dessein, sur sa page Facebook, pour couvrir McAfee, devenant par le fait même le complice de cette cavale, et non plus simplement le journaliste témoin. Enfin, s’il ne possède pas d’iPhone et s’il n’a pas partagé cette photo… qui l’a fait ?

On le voit à la lecture du communiqué de presse : Vice ne sait même pas ce qui se passe. Le magazine est pour le moment incapable de voir clair : Est-ce une erreur ? Si oui, de qui vient-elle ? Est-ce un coup-monté ? Et si machination il y a, contre qui est-elle dirigée ? Contre McAfee, pour le faire coffrer, ou bien contre Vice ? Le point de vue de John McAfee semble au contraire très clair sur ces questions : le 11 décembre, il a annoncé sur son blog cesser toute relation avec Vice Magazine, considérant que, ” selon de nouvelles informations “, il n’est plus sûr que la fuite ait été accidentelle. Cette fuite semble selon lui motivée par la possibilité de filmer en exclusivité son arrestation – ce que Vice n’a pas manqué de faire, dans les faits.

Il innocente plus bas les deux journalistes qui l’ont suivi ( Robert King et Rocco Castoro ), précisant qu’il ne pense pas qu’ils aient su à l’avance ou qu’ils aient été informés du ” plan ” de Vice pour le vendre aux flics. Quand bien même King n’eut pas su que le siège de Vice préparait un sale coup, le mystère de l’iPhone demeure.

UN PEU GROS La thèse du coup-monté ne convainc pas Wilfrid Estève, président de l’association FreeLens. Pour lui, l’erreur est bien due à la rédaction de Vice qui, en l’absence d’iconographe sur la chaîne de publication, n’a pas vérifié les métadonnées de l’image et a publié trop rapidement. Une erreur ” représentative des rédactions web. ” Alors, encore un coup du web 2.0, des smartphones sur-connectés et du partage instantané ? M.Estève note que ce nouvel environnement de travail rend possible la diffusion à grande échelle d’une information non vérifiée, là où, auparavant, un filtre était opéré et où l’information était vérifiée. Pour Wilfrid Estève, on retiendra de l’affaire la grosse erreur d’une rédaction, et non pas les scoops rapportés par les reporters. Fin de l’histoire. Des propos qui font écho à ceux de Thomas Coex, rédacteur en chef du service photo France de l’AFP, pour Les Echos : ” Un travail journalistique a besoin d’un filtre : le photographe envoie donc ses images à son desk [son service, ndlr], qui les valide ou pas, valide les légendes… C’est la seule garantie d’un travail rigoureux. Les médias doivent avoir la même exigence, car diffuser n’importe quelle image dès qu’elle tombe peut mal tourner. “

” De toute façon, Vice s’en sortira forcément bien : ” si McAfee est innocent, les gars de Vice diront avoir été présents pour documenter sa fuite et le défendre ; s’il est condamné, alors ils auront aidé à la traduire en justice et auront un superbe documentaire prêt-à-l’emploi. ” note WIRED. Mais Vice prend ça avec le sourire : une source interne au magazine nous a confié que ” de toute façon, la crédibilité n’était pas leur principal argument de vente ! “