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Intégrité journalistique en question ?

Quelques petits remous dans la communauté photojournalistique sont parvenus jusqu’à mes pixels, dernièrement. Il semblerait que l’éthique de vieux briscards soit mise en cause. Il semblerait que James Nachtwey et Ron Haviv ne soient pas d’aussi pieux ambassadeurs de la non-violence que ce que l’on croit…

Si vous ne connaissez pas encore ces deux auteurs appartenant à l’agence VII, il faut absolument que vous consultiez les deux liens ci-dessus. D’une part, vous prendrez une claque visuelle (surtout chez Nachtwey, mais c’est une histoire de préférences ;)), et d’autre part, vous comprendrez mieux en quoi les accusations portées contre eux sont graves.

Ron Haviv et les marchands d’armes L’incendie a pris sur le blog de duckrabbit. Révélation : le portfolio de Ron Haviv comporte une affiche de Lockheed Martin. Lockheed Martin, c’est 35 milliards de chiffre d’affaires sur la seule vente d’armes, en particulier aux Etats-Unis ou à Israël.

Face à celà, duckrabbit s’indigne. Et si l’on écoute l’agence VII, qui prétend recruter les photographes qui ont les plus hauts standards d’intégrité journalistique et documentaire, pour utiliser la photographie pour un changement positif, on peut rire avec duckrabbit de cette contradiction fâcheuses : un journaliste qui se pose en combattant de la guerre et qui, dans le même temps, travaille pour le grand capital et les marchands d’armes. Cocasse situation.

Un journaliste dont le travail est disponible commercialement auprès de tous mais dont les images seraient utilisées par l’industrie de l’armement est-il complice de la destruction de vies humaines par l’usage de cet armement ?

Des clients choisis écorcheraient-ils la crédibilité du journaliste pour des projets non-liés à ces clients ?

Et la question troll : l’industrie de l’armement est-elle directement responsable de la perte de vies innocentes ?

James Nachtwey et les marchands de mort Autre affaire, mêmes conséquences. En novembre 2010, le tristement célèbre aujourd’hui Bachar Al Assad trouve que l’image de la Syrie à l’international n’est pas très reluisante. Il fait alors appel à la société Brown Lloyd James, de Broadway, pour redorer son blason. L’objectif du recours à cette entreprise était de faire paraître un article dans Vogue en mars 2011. 25 000$ ont été versés à cette entreprise pour une séance photo avec un des plus grands photographes de guerre du moment : James Nachtwey. Deux photos ont été publiées, celles que je reproduis sur ce blog.

La première image est un portrait splendide d’Asma Al Assad au dessus de Damas, au soleil couchant. Maquillée, avec une belle écharpe violette, on se croit bel et bien dans Vogue, et pas face à l’épouse du dictateur fan de LMFAO, qui aime tant les Louboutin et les diamants hors de prix.

La seconde est très surprenante : Bachar et Asma Al Assad jouent paisiblement dans leur salon avec leurs deux enfants. Le père joue avec son jeune garçon ; la mère avec sa fille, comme un miroir. On est très loins de l’image du dictateur comptant les corps de la centaine de massacrés à Houla lorsqu’on regarde cet homme en t-shirt blue jeans et pantoufles, jouant à la voiture télécommandée dans un salon baigné de lumière. Notez qu’Asma Al Assad tient dans ses bras une caisse de Lego, elle qui a toujours cherché à ressembler à l’Ouest…

Alors, M.Nachtwey, votre intégrité de journaliste est-elle à vendre ? Peut-on plaider l’ignorance, le shooting ayant eu lieu avant les événements qui ont propulsé la Syrie sur le devant de la scène internationale ?

Même question à Joan Juliet Buck, de Vogue, qui a écrit l’article pour le magazine. Lisez quelques lignes, c’est très instructif.

*Contradiction entre l’engagement photojournalistique et le travail commercial ? * Plusieurs objections semblent soulevables par les journalistes ainsi accusés : – “Je ne savais pas !” Eh oui, car la photo de Ron Haviv a été achetée par Lockheed Martin parmi un stock, qui a rajouté la fumée et le texte sur un … simple paysage. Eh oui, car les images de Nachtwey n’étaient à l’époque peut être qu’un simple portrait d’un dirigeant seulement soupçonné de n’être pas très fan de nos démocraties. – “Ce travail commercial n’a rien à voir et n’entame en rien mon engagement journalistique.” C’est la solution qu’a choisi Ron Haviv dans le dernier paragraphe de ce blog ad hoc un peu douteux.

Tout le monde fait des erreurs. Tout le monde ne sait pas tout. Mais un minimum de responsabilité est nécessaire lorsque l’on est un journaliste aussi engagé que Ron Haviv ou que James Nachtwey. Vérifier à qui sont vendues ses oeuvres. Se renseigner un minimum avant de faire le portrait d’un dictateur.

L’argent corrompt, l’ignorance perd. J’ai vraiment du mal à croire que Nachtwey ne savait pas ce qu’il faisait quand il a pris l’avion pour Damas. Al Assad n’a jamais été connu pour être un démocrate, si belle et occidentale soit sa femme. L’article de Vogue était certainement une bonne idée pour les Al Assad ; la photo et le portrait écrit d’Asma Al Assad sont très beaux, mais profondément mensongers. Et accoller l’image de la famille modèle Al Assad à cet article me dégoûte. J’ai vraiment du mal à croire que l’agent de Ron Haviv ne savait pas ce qu’il faisait -puisqu’il apparaît à la lecture des sources citées plus haut que c’est l’agent qui a vendu la photo d’Haviv à Lockheed Martin en tant que photo stock, et pas Ron lui-même. Cependant, s’associer à telle entreprise, et afficher ce poster fièrement dans son portfolio, c’est simplement de mauvais goût.

Conclusion Je pense que ces faux pas sont des erreurs. Je ne veux pas croire que ces deux figures emblématiques du photojournalisme de guerre -par définition anti-guerre, selon Nachtwey lui-même- soient aisément corruptibles et fassent une croix sur leurs valeurs pour un paquet de dollars. Non, je ne veux pas le croire. Mais j’ai un doute.

– Toutes les images sont la propriété de leurs auteurs respectifs