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Photojournalisme et campagne présidentielle

Non, ce n’est pas en 2012 que l’on peut dire que le photojournalisme français est mort. La campagne présidentielle a donné lieu à une profusion d’images assez incroyable, que certains ont même trouvée lassante, à force. Diffusées en masse dans la presse, sur les réseaux sociaux et sur les journaux en ligne, les photos des candidats ont inondé les électeurs.

Le smartphone et Twitter Cinq années ont passé depuis la campagne de 2007. On pourrait croire que c’est peu, mais la campagne de 2012 a été profondément différente qu’en 2007. La question du numérique, de l’internet, des réseaux sociaux, a été cruciale. J’en veux pour preuve que chaque candidat -ou presque- a constitué dans son staff une équipe internet, chargée d’assurer une visibilité maximale et un relai souvent en direct des actions et idées du candidat. En 2007, la Tribune de Genève et 24heures.ch ont diffusé les résultats bien avant 20h, et pourtant, personne n’en a parlé. Alors qu’en 2012… Les réseaux sociaux se sont affirmés comme des espaces de combat pour les idées, où tout est décortiqué en live, et où la réaction est immédiate. Twitter et Facebook ont vu, en cinq ans, leur nombre de membres exploser. Et cela s’est clairement ressenti en 2012. Sur l’importance du smartphone, il faut se rappeler que l’iPhone, premier du nom à offrir autant de possibilités, est sorti en 2007, après la campagne. C’est-à-dire qu’en l’espace d’un quinquennat, l’iPhone et le téléphone tactile omnipotent est né. S’ensuit logiquement la combinaison de ces deux facteurs, pour donner le résultat de 2012 : tout le monde prend des photos d’une qualité tout à fait correcte avec son téléphone, et tout le monde peut les diffuser à ses amis ou ses followers en un clin de bit. On a vu de très nombreux photojournalistes partager ainsi leur suivi de la campagne et accompagner leur petit mot d’une image passée -hélas- souvent par Instagram.

French Politics

Le débat sur la conformité d’Instagram au photojournalisme a déjà eu lieu, et je n’en reparlerai pas ici. A côté du partage par les professionnels de l’image via un moyen de faible qualité, il y a eu certaines images qui m’ont fait tiquer : on y voit le candidat, souvent en meeting, entouré de caméras, d’appareils photo, de micros et de projecteurs, et tout autour de lui, des dizaines de bras levés tenant un smartphone, filmant ou photographiant, prêt à diffuser sur les internets. Ajoutons à ce panel le “twimilitant” dont l’objectif est d’harceler ses contacts des idées de son candidat et prêt à tout pour discréditer l’adversaire.

Communication ou journalisme ? Mais les candidats ont senti le vent venir. Un vent d’images relayées et dupliquées sur internet, hors de contrôle de la gestion de leur image. Si l’on regarde les détournements des affiches de campagne qui ont eu lieu, ils avaient tout à fait raison. Ils ont donc fait appel à des communicants chargés de gérer leur apparence publique, dont le boulot principal était en fait de maîtriser les images de leur candidat.

Guillaume Bonnaud – Sud Ouest

Deux exemples tirés du “Hollande-tour” à travers le pays : – Avant un meeting au bord de l’océan, où le pupitre de François Hollande était installé au bord de la jetée, dos à la mer, un journaliste arrivant sur les lieux a twitté que les photos allaient ressembler à l’affiche de campagne de son adversaire, Nicolas Sarkozy, dévoilée le jour même. Quelques minutes plus tard, le pupitre fut décalé et posé à un autre endroit. Coïncidence ? Personne n’y croit.

Sebastien Calvet

– Pendant un voyage en TGV, où journalistes, équipe de campagne et candidat socialiste partageaient un wagon, un photographe a pu prendre une photo en passant dans le couloir. On y voit un François Hollande, épuisé, marqué, le nez dans son dossier. Cette image très intime, qui a échappé à la vigilance de l’équipe de campagne, a fait l’objet d’un large débat. Photojournalisme et communication ne peuvent que s’opposer : la communication a pour objet de créer et de véhiculer une image définie, alors que le photojournalisme a pour but de retranscrire la vraie nature des choses. Dans ce duel entre communication et journalisme, signalons le fait d’armes du meeting de Nicolas Sarkozy, où la bataille fut remportée par la presse : Pour assurer la tranquillité des spectateurs, et pour n’autoriser qu’une vue aseptisée et identique du candidat, les photographes et cameramen avaient été placés à 37,5 mètres de l’estrade du candidat. Tous se sont insurgés contre ce placement à très longue distance et contre l’interdiction qu’ils avaient de se déplacer pendant le discours. Tous ont déposé les boitiers et les caméras à terre, menaçant de ne pas faire leur travail. Fort heureusement, face à cette menace, les communicants craquèrent et accordèrent les permissions de déplacements aux journalistes. Nul doute que Reporters Sans Frontières se fera un plaisir de noter ces petites incartades pour les ajouter aux manquements répétés de la France…

Les initiatives originales Il faut quand même noter que, concernant le photojournalisme, l’élection de 2012 a été particulièrement inspirante, comme en témoignent les initiatives originales d’agences ou de collectifs pour offrir une autre vision de la course à l’Elysée. Le travail le plus impressionnant a été fourni par une collaboration entre l’agence MYOP et France Inter, sous le nom de Clichés de Campagne. Ce projet illustre parfaitement le rôle du web comme complément de l’image dont je parlais précédemment. L’idée est simple : les photographes de MYOP, présents sur tous les grands événements, sélectionnaient quelques (belles) images, reproduites en plein écran, sur lesquelles défilaient grâce à une navigation très réussie les meilleurs tweets contenant le hashtag #cdc2012. Les frises chronologiques ainsi réalisées sont très intéressantes à regarder et combinent l’image, les tweets, les vidéos… bref, du plurimédia. Chapeau ! I>Télé, la chaine d’info en continu de Canal Plus, a pris un pari différent : porter le photojournalisme sur les écrans de télévision, via la chronique l’Oeil Américain. Pour cela, la chaîne a fait appel à “Laurence Haïm, correspondante i>TELE/CANAL+ aux Etats-Unis, et Charles Ommanney, photographe qui a suivi les campagnes américaines pour Newsweek”. Au programme donc, un regard d’auteur en noir et blanc (au Leica…) très intéressant et vraiment peu commun. Mais la vraie nouveauté, c’est de montrer tous les jours plusieurs minutes de grand photojournalisme à la télévision. Et enfin, il nous faut parler de la structure French-Politics, constituée par 5 photographes de presse spécialisés dans l’actualité politique (dont Cyril Bitton et J.C.Coutausse), membres de fedephoto.com, qui ont mis en commun leurs travaux sur un site dédié classé par thèmes et par événements. Une structure ad hoc et de belles images, que demande le peuple ?

Un rayonnement international L’élection française a été très suivie à l’international. Sur ce qui nous intéresse dans cet article, le photojournalisme, les frenchies ont fait un travail remarquable et remarqué.

Matthieu Rondel

En témoignent les images diffusées dans les journaux étrangers. Je pense ici particulièrement à cette image, diffusée dans le New York Times, de François Hollande buvant un café avec quelques membres de son équipe, dans une grange pleine de paille, des bottes en plastique par dessus son costume sur-mesures. Un cliché insolite qui a le mérite de sortir des codes et du cadre, d’opposer le politique en costume et la ruralité.

Kenzo Tribouillard – AFP

Je pense aussi à ce jeune photographe de l’AFP qui a obtenu la une du Herald Tribune avec un portrait en clair obscur de Nicolas Sarkozy. Et à bien d’autres images qui montrent non seulement que les photojournalistes français ont du succès à l’étranger, mais aussi que les picture editors savent parfois faire honneur à la beauté de l’image, en ne sélectionnant pas des photos de communication trop officielle, mais en allant publier des points de vue très originaux.

Addendum Après relecture, je vois beaucoup de photos de François Hollande dans cet article. N’y voyez aucune pensée politique, le hasard seul a fait son chemin.