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Argentique vs numérique : un débat éternel

Je lisais l’autre jour l’article d’Eric Kim intitulé sauvagement “why digital is dead for me in street photography”. Point de vue personnel, certes, mais tellement tranché que je suis presque convaincu que son but était plutôt de relancer ce vieux/faux débat.

Pour ma part, j’ai quand même des problèmes avec les deux systèmes, et avec l’argentique en particulier.

Le plus gros souci pour moi, ce sont les frais engagés et le temps passé, pour obtenir des scans qui ne me satisfont même pas pleinement. Face à un loisir, la street photo, qui pend autant de temps à la prise de vue et pour lequel les images gardées au final sont si rares, plaider le tout argentique revient à multiplier les coûts et le temps passé… Pour un photographe comme monsieur Kim, qui est maintenant établi à plein temps, je peux le comprendre. Pour un photographe lambda pour qui c’est un loisir qu’il faut concilier avec d’autres choses, j’ai plus de mal.

Alors d’accord, le film a un charme fou. Il impose la lenteur, il a des couleurs et un noir et blanc si particuliers… Ca va, je connais le couplet. Mais il existe d’autres moyens qui ne sont pas forcément si mauvais.

Ces derniers mois, mon Leica était en réparation. Il ne vous a pas échappé que j’ai repris le reflex numérique pour le remplacer, et ça a été avec un certain bonheur ! L’expérience est bien différente, ça, personne ne peut le nier. Le vrai problème qui s’est posé, c’est la taille de l’engin. Un 5D et un gros zoom bloqué à 28mm, ça ne passe pas vraiment inaperçu, et je vous assure que les gens m’ont remarqué même avant que je les prenne en photo. Mais quel plaisir de voir ses photos de retour à la maison, de se dire que ces 100 images n’ont pas coûté grand chose. Et puis, il faut bien l’avouer, la qualité des capteurs numériques (je parle de celui du 5D en particulier) est extrêmement satisfaisante.

Ce plaisir, je ne l’ai pas en argentique. Si l’appareil photo est bien plus petit et discret, je réfléchis des heures pour savoir si je charge une Portra ou une Tri-X, et quelle sensibilité je vais choisir. A la fin de la journée, il reste toujours un film entamé dans le boitier. Le développement soit coûte cher soit prend du temps. Le scan, je n’en parle pas, pour moi c’est la galère et la déception assurée. Quoique je suis mauvaise langue : la couleur en argentique me satisfait tout à fait. La Portra a toujours ce charme inimitable. Ce film a vraiment une douceur, une densité caractéristique, une petite dérive pastel… Face à ce film légendaire, l’accentuation numérique et la précision des couleurs du 5D ne donnent pas l’avantage au pixel…

Il y a un point sur lequel le numérique et l’argentique font jeu égal, mais bien différemment, c’est la rapidité d’exécution. Je ne sais pas pour vous, mais mon boitier Leica n’a aucun automatisme. Ce n’est pas tous les jours faciles de se trimballer la cellule à main et d’être aussi peu flexible sur la lumière. A coté de ça, je travaille presque exclusivement en zone-focus ou en hyperfocale, et il m’arrive de porter à peine l’appareil à l’oeil pour prendre une photo. Le numérique, au contraire, est bien pratique : la cellule intégrée, pour peu qu’on sache la lire, est parfaite, et je m’autorise des ouvertures plus grandes compte tenu de l’autofocus. Et le vrai confort, c’est de pouvoir faire plusieurs photos. Je ne suis pas en train de parler de rafale, mais de dire que la photo ne coûtant rien, je n’ai pas de scrupules à la refaire ou à essayer plusieurs angles. Pour la street photo, cet avantage est capital, puisque les choses se passent à une vitesse folle et qu’il faut être capable de “dégainer” tout de suite.

Et tant qu’on parle d’être prêt à tout instant, il faut parler de la fiabilité du matériel. Essayez d’utiliser un reflex dans le froid. Ou sans batterie. Ce ne sera pas facile ! A l’inverse, un bon boitier argentique ne vous lâchera pas de sitôt. Entièrement mécanique, rien ne l’arrête. Bon, l’addition est salée en cas de panne, mais tout se répare, au moins. Je prends encore l’exemple de mon Leica : je n’ose pas imaginer ce qu’il m’aurait coûté de faire tomber un 5D d’une telle hauteur, sur le prisme. Probablement que le boitier aurait été bon pour la casse, alors que là, la réparation n’a pas été trop problématique.

Je suis presque sur que ce qui gâche le plus mon process et mon attitude vis-à-vis de l’argentique, c’est le scan noir et blanc. Je n’ai pas beaucoup de temps à passer sur mes images dans la vie de tous les jours, hélas. Et le rendu s’en ressent face aux grains d’argent : je n’ai que rarement obtenu ce que je voulais d’un film noir et blanc. Et cela, ça me mine le moral. Cet été, ce sera donc tirage à l’agrandisseur et scan minutieux de quelques images. Pour voir. Et retour au sourire, je l’espère. N’est-ce pas là l’essence de l’argentique : prendre son temps, donner du temps ?

Au final, comme à chaque fois, on n’arrive nulle part. Je m’excuse auprès de mes lecteurs naïfs qui espéraient une réponse tranchée à un problème insoluble. Chacun verra midi à sa porte et choisira son outil en fonction de ce qu’il cherche et de ce qu’il attend. Pour ma part, je n’ai toujours pas choisi. Le numérique a un confort indiscutable, il évite toute prise de tête et permet de se concentrer sur la prise de vue et de multiplier les essais. Mais l’argentique reste un défi de tous les jours, une difficulté assez grisante à surmonter, et le style est incomparable, reconnaissable. Si j’avais temps et finances illimitées, je choisirais l’argentique. Toutefois, ce n’est pas le cas, et le numérique m’accompagne aujourd’hui régulièrement, et systématiquement pour les travaux de reportage. Hormis ceux où une vraie carte blanche m’est laissée, et où une démarche d’auteur est plus requise qu’une réaction rapide à un événement.