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Interview du collectif C2X

Aujourd’hui, j’interviewe Guillaume Ducreux et Arnaud Iracane, qui viennent de créer le collectif C2X à Lyon. Pour ma part, je connais Guillaume depuis un bout de temps, depuis mes premières armes en photo en fait. On s’était rencontrés au bowl de la Guillotière, où nous avons passé de longues après-midis à discuter. C’était la première fois que je voyais Arnaud. Autour d’un verre et dans leur quartier fétiche du 7e arrondissement, nous avons discuté près de deux heures de leur collectif et de leur engagement photographique. Découverte en texte et en images de ces deux bonhommes.

 

*Alors, parlez moi de la genèse du collectif. Pourquoi ? Comment ? *Arnaud : Comment, déjà. On s’est rencontrés par le biais d’un ami commun, qui n’était pas au courant. Guillaume l’avait shooté sur scène, et j’ai fait une demande d’ami sur Facebook. Après, les contacts suivants se sont faits comme ça, car Guillaume n’avait pas de scanner.. Je lui ai donc scanné ses négas jusqu’à ce qu’il achète un super scanner. Par la suite je l’ai initié au développement N&B. On a alors pu voir qu’on avait pas mal de points communs… Guillaume :rires  Ouais, l’alcool, les filles, la drogue… Arnaud : Voila… Une démarche photographique commune, aussi, notamment sur l’utilisation du moyen-format et de l’argentique.

*Comment vous en êtes venus au collectif ? *G : C’était la suite logique pour nous deux. Partager nos savoir-faire et nos expériences personnelles au travers d’une structure commune.

Arnaud Iracane – Traditions camarguaises : Photo du reportage “au cœur des traditions camarguaises” Ici, Folco, le fils du manadier qui accompagne son père au quotidien dans l’activité de la manade. 

*Et il y a un jour où vous vous êtes dits “bon, mon gars, c’est parti” ? *A : Ouais. Le soir du beaujolais nouveau. On en avait parlé avant, et ce soir-là, on a décidé de concrétiser les idées qui venaient à droite à gauche.

*Hum… Le beaujolais nouveau donc… *G : Ouep. En fait, on boit peu, on boit très raisonnablement. A : Ouais, c’est ça. G : Bon par contre on a fêté ça dignement ! C’était plusieurs mois de tergiversations, de raisonnements, et d’envie commune. A : Et Guillaume a apporté un projet sur lequel il cogitait et pour lequel il n’avait pas encore bossé.

*Alors j’ai quelque chose sur les projets, donc on traitera ça plus tard. Commençons par vos parcours respectifs. Bon Guillaume, toi je te connais, donc c’est pas pareil, mais Arnaud… Comment tu en es venu à la photo ? Quel est ton parcours ? *A : C’est un peu particulier. Moi j’ai fait des études de méca, et un jour je suis tombé sur le Canon FT que mon grand père avait donné à ma mère. J’en avais vraiment ras le bol de la mécanique. J’ai eu l’opportunité de quitter Lyon pour un BTS photo. Je me suis lancé rapidement en freelance, en 2001. Et je suis revenu à Lyon il y a 4 ans et demi, ma ville de coeur. J’ai appris la photo sur l’argentique, et je ne l’ai jamais vraiment lâché. Si je suis venu au numérique, c’est parce que c’était inévitable. G : Pour moi, c’était la suite logique de 15 ans de sports extrêmes pendant lesquels j’ai baigné dans une culture de l’image très particulière. J’étais arrivé à un point ou la vie professionnelle prenait le dessus et je ne pouvais plus me permettre autant de choses qu’avant. Ce milieu fait partie de moi, je ne me voyais pas le délaisser et encore moins cesser mon engagement. La photographie était quelque chose qui m’avait toujours profondément attiré. L’achat de mon premier appareil photo à tout déclenché. Ma formation s’est basée sur l’autodictatie et le feeling à l’image de ces sports. Quelques années après, le MF m’est apparu comme une évidence après un ras le bol du numérique, au niveau de sa véracité. La prise de vue argentique est beaucoup plus sincère, pour moi. La façon de travailler n’est pas du tout la même. En numérique, j’avais fait le tour, et j’avais besoin de découvrir une autre facette de la photographie. Et comme la photographie est assez immense, autant essayer de gratter autre chose.

 

Guillaume Durcreux –  charge des CRS sur la place bellecour pendant les émeutes à Lyon en octobre 2011

*Je vous propose de revenir sur le collectif. Quels objectifs à long terme ? *G : Se réaliser au travers de projets qui nous touchent personnellement, et pourquoi pas arriver à en vivre un de ces jours ! A : Être en collectif, c’est aussi être plus fort qu’en indépendant. Pour le moment, on est deux, mais on ne sait pas comment ça va se passer. Le but c’est aussi de toucher des agences, des magazines, faire du prospect à deux plutôt que seul. L’idée c’est de faire un maximum de reportages, même s’il n’y aura pas que ça. Travailler ensemble pour agrandir le réseau. G : Ouais. Et puis se faire plaisir et toucher les rédactions avec des reportages un peu différents.

*Arnaud, je rebondis sur l’ouverture : vous comptez accueillir d’autres gens dans le collectif, à terme ? *A : Pour le moment c’est un peu tôt pour le dire, le collectif doit d’abord se poser. Après, oui, c’est envisageable, si le ou les photographes qui pourraient intégrer le collectif correspondent vraiment. G : Moi j’ai une expérience avec un autre collectif, qui a fait un gros coup d’éclat à sa sortie puis est mort directement (le collectif 911, ndlr). Donc pour moi c’est vraiment quelque chose qui doit être soudé par l’envie d’apporter sa pierre à l’édifice. C’est donc plutôt difficile d’intégrer quelqu’un quand on a couvé un bébé. On ne veut pas être dans l’élite, mais dans une certaine identité. Je suis très instinctif, je ne pousse pas les choses : elles arrivent d’elles-même. Si quelqu’un doit nous rejoindre, ce sera naturel.

*Et alors, à moyen terme, qu’est ce qui va se passer ? C’est le moment des teasers, là. *A : il y a des projets qui se concrétisent. Le projet 7 est le plus gros du travail du collectif en ce moment, on y consacre beaucoup de temps, et il commence vraiment à prendre forme. On va avoir un beau soutien sur la diffusion.

 

Guillaume Ducreux – passant devant une boutique murée du 7éme arrondissement

*En quoi ça consiste ? *A : A la base, c’est une idée de Guillaume, qui m’a proposé de croiser les regards sur ce sujet : un secteur très précis du 7e arrondissement, un coeur de quartier. G :  C’est un quartier de Lyon qui ne me laisse pas indifférent. Le centre est très uniforme, mises à part les pentes. Ici, il y a une énergie, bonne ou pas bonne, mais très présente. Je voulais garder photographiquement une trace humaine et architecturale de ce quartier en métamorphose. Ça prend au bide ! Au final, ça devient un sujet au long cours, on va essayer d’y travailler sur plusieurs saisons, même si on ne pourra pas bosser dessus un an ou dix ans, car le quartier va vite changer.

*C’est clair que le quartier va changer. Vous comptez bosser dessus un temps x et le diffuser, ou bien diffuser progressivement ? *A : A la base, on voulait bosser puis diffuser. Mais ça a été un peu chamboulé car le 7e fête son centenaire, et on a eu des opportunités pour pouvoir diffuser une partie du travail avant. On ne diffusera donc qu’une partie du reportage par la suite, autour du mois de mai, pour l’expo prévue. G : Ce qui ne nous empêchera pas de bosser dessus plus tard. A : Mais comme on a cette deadline, on finira cette histoire avant cette expo, qui devrait avoir lieu en juin, et soutenue par la mairie du 7e, qui nous a labellisé pour ce reportage.  On aura aussi une page dans le livre consacré à ce centenaire, pour présenter le projet et le collectif. G : Le projet arrive tôt après la création du collectif, et nous assurera une belle visibilité, on est plutôt contents.

Arnaud Iracane – Un collectif de graffeurs s’est réapproprié  un terrain de sport de quartier délaissé, dans le 7eme arrdt de Lyon. 

*Tant qu’on est dans les projets, si le 7 va marquer la naissance, vous avez tous les deux apporté d’autres projets au collectif. Arnaud, tu as fourni les projets sur le Chili et la Camargue (qui m’a bien plu), et Guillaume, tu as apporté du sport extrême et des manifs. Pourquoi ? *G : Le sport-extrême au sens large du terme représente plus de la moitié de ma vie et de mon travail, et ça me semblait évident que ça passe par le collectif, puisque c’est une partie de mon savoir-faire.Quant aux  émeutes de Lyon, c’est mon premier reportage, et c’est ce qui m’a mis le pied à l’étrier : ça se passe beaucoup à l’instinct, à l’adrénaline. Dans ces émeutes, c’est ce que j’ai vécu, et j’ai su qu’il y avait quelque chose à faire. A : Mes reportages commencent de dater un peu, mais on a trouvé que ces sujets collaient bien à l’esprit du collectif. On est pas verrouillés sur le reportage. Moi je fais pas mal de photographies d’artistes, hors-scène en particulier, et ça va venir enrichir le collectif. G : On ne cherche pas non plus l’élitisme dans la prise de vue moyen format. Tout ne peut pas être traité de cette façon, même si on aime ça, on est très ouverts !

*L’objectif, c’est donc de les diffuser ? *A : Oui, c’est une idée à long terme, pour se faire connaître et pouvoir les présenter aux agences et magazines.

Guillaume Ducreux – Kriss Griffon en fs smithgrind dans la pool de Crolles. 

*Auteurs ou reporters ? Publier dans un journal ou faire une expo ? *G : Photographes ! A : On va rechercher la visibilité, car si on mène un bien un reportage c’est plutôt pour la presse. Mais les deux ne sont pas incompatibles.

*Alors j’insiste : auteur ou reporter ? *A : Auteur-reporter (sourire narquois, ndlr).

*Comment tu vois ta démarche ? Je parle de l’auteur au-delà du statut, celui qui crée un corpus complexe et complet, opposé au reporter  qui … *G : Moi je dirais simplement qu’on est photographes, et qu’on va rapporter ce qui nous prend aux tripes. A : Je vais prendre l’exemples de James Nachtwey, qui vient de remporter le prix de la Paix de Dresde. C’est clairement un auteur reporter ! Pour moi l’auteur, c’est un statut juridique. Comme le disait Guillaume, on est photographes puisqu’on témoigne. Après, le mode de diffusion nous importe peu.

*J’ai bien compris que toute diffusion était bonne à prendre, je vous pose plus la question sur la démarche. *G : On témoigne, donc on est plus reporters. L’auteur est dans la création, peut être moins dans la retranscription de la réalité. A : Oui, il y a une notion artistique. Donc on est plus dans le reportage et l’instant.

*Vous revendiquez ouvertement le travail au moyen format argentique. Vous n’avez pas peur que ça soit réducteur ? Vous seriez prêts à bosser en numérique ? *A : Clairement oui, on n’est pas fermés. G : Le but premier c’est l’argentique, mais évidemment ce n’est pas possible tout le temps. Et on ne cherche pas à s’enfermer dans des cases. Chaque appareil a ses limites et son usage. Pour du photoreportage un peu posé, l’avantage humain est bien présent. Il n’y a pas cette gêne de l’appareil, on arrive à se faire accepter très facilement avec ces trucs vieux et anachroniques. Les gens s’ouvrent plus facilement qu’avec un gros reflex, et ça s’est vraiment vérifié dans tout ce qu’on a fait. A : Ça a même fini par être les gens qui viennent vers toi, et ils se laissent vraiment photographier. G : Ils sont même intrigués, et pas apeurés. et ça, c’est génial. Et puis la pellicule a un rendu qui fait pleurer ! J’ai fait des ektas, et jamais je n’aurai ce rendu en numérique, sauf à passer des heures sur lightroom, mais ça, ça ne nous intéresse pas.

*Il y a eu un débat il y a deux ans à Perpignan qui est toujours d’actualité sur la retouche. Ça vous touche, ou vous vous en foutez ? *A : Moi en numérique, je ne fais presque pas de retouches : j’équilibre mes niveaux, mes contrastes, et je ne recadre que rarement. Je vais à l’essentiel, comme on fait en laboratoire en tirant sur papier, je ne suis pas fan de post-traitement, et ça m’ennuie d’y passer des heures. G : Moi, le problème du numérique c’est que j’étais dans l’excès au niveau du post traitement. D’où ce retour aux sources et à l’essentiel. Depuis que je fais de l’argentique, je ne peux plus concevoir la prise de vue autrement que propre : l’erreur t’apprend à faire les choses correctement. La prise de vue est exigeante (et ça s’est perdu avec le numérique), et j’ai besoin de cette base de travail qui est nickel ; sans elle, le sujet n’est pas viable.

Valparaïso : Photo du reportage ” Las Cañas, quartier de Valparaïso – Chili” Le cerf-volant est un des passe temps les plus populaires. De fabrication artisanale, les cerf volants sont abordables a l’achat et on peu y voir des combats  dans les quartiers. Les fils sont couverts de verre pilé, dans le but de couper ceux des adversaires… 

*Et sur ce débat, sur l’outrance, sur l’exigence des raws aux concours ? *G : Il y a aura toujours deux camps opposés. Si on devait se positionner… A : La retouche est dans l’air du temps, et je ne la renie pas. Y’a des très grands qui font des merveilles, comme Lachapelle. G : Mais quand on t’envoie en reportage, on te prend toi et ton oeil, et ton raw n’est pas forcément ce que toi tu as vu . Je ne pense pas que ce soit dommageable pour la photo de traiter légèrement.

*Le compromis à la mode c’est différencier le traitement de la retouche. *A : Toute image numérique doit etre traitée. Le capteur n’est pas pas forcément toujours très juste. G : Et puis il y a retouche et retouche…

*Y’a 2 ans au WPP ils voulaient destituer un type qui avait enlevé un petit bout de pied dans le cadre à coup de tampon. Sa retouche dépassait clairement les contrastes, et touchait à masquer la réalité. *A : Le but du reportage c’est quand même montrer la réalité. Masquer une partie du réel, c’est quand même dommage, quand bien même ton cadre serait foutu en l’air par ce petit morceau. G : Ne pas toucher à la réalité et au sujet de la photo. Mais là je pense que seul le photographe peut se permettre de juger.

*On a pas parlé du nom du collectif. *G : C2X, c’est CXX, 120 en chiffres romains. Le nom du collectif porte l’engagement et l’identité.