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Interview avec Fred Le Mauff

Comme tant d’autres, j’ai connu Fred sur flickr. Je commençais à m’intéresser à la street photo, et son style tout à fait contemporain a fait tilt. Ses photos sont visibles sur son flickr, et valent vraiment le coup d’œil, même pour les non-initiés. Précision, arrangement du cadre et couleurs sobres. Nous ne nous sommes rencontrés qu’une fois, hélas.

 

Basile : Salut Fred, et bienvenue sur ce blog. Bon, comme on l’a convenu, on va pas se passer de la pommade. *Je te propose de commencer par te présenter.*

Fred : Merci Basile de ton invitation. En quelques mots, je vis sur Lyon avec ma petite famille. Une petite (allez une grosse) trentaine d’années. La photographie est un hobby que je pratique dès que je le peux, le plus souvent, voire exclusivement, lorsque je me promène en ville.  Je fais par ailleurs partie du collectif de photographes “Burn my eye“.

 

B : Nous y voila. La raison de ta venue : la street photo. Toi comme moi, on adore ça. Comme tu le sais, il n’y a pas vraiment de définition canonique de la street photo, chacun fait un peu sa sauce comme il l’entend. Toi qui pratique depuis un bout de temps, comment tu expliquerais ce qu’est la street photo et ce qu’est une bonne street photo ? 

F : C’est vrai qu’il n’existe pas a priori de définition bien tranchée de la photographie de rue. Cette question est un serpent de mer qui revient régulièrement sur le tapis. Tout d’abord, l’expression elle même est relativement récente et date (si ma mémoire est bonne) de la fin des années 70, alors que certains photographes font remonter son origine aux débuts de la photographie elle même (puisqu’on y range même certains travaux de Niepce). Du coup, il a fallu caser sous cette appellation tout un tas de travaux anciens, sans qu’il y ait une définition clairement établie. D’où une certaine pagaille d’après moi. Ensuite, c’est un domaine très dynamique qui a vu ses frontières fortement remises en cause par l’apport de photographes tel que Garry Winogrand qui ont adopté à partir des années 60-70 une démarche radicale. L’apport essentiel de Winogrand a été de considérer la photographie comme un objet en tant que tel. Une position singulière à l’époque. L’instant et son esthétique devenait plus important que le sens véhiculé par l’instant. La photographie de rue n’avait donc plus pour unique vocation d’être sociologique,documentaire, humaniste (ou supposée telle), mais rentrait de plein pied dans des considérations esthétiques qui devenaient l’alpha et l’oméga. Winogrand parlait ainsi de sa recherche de l’esthétique de l’instant. C’est d’ailleurs pourquoi les photographies de rue contemporaines sont souvent anonymes. Les personnages ne sont plus les sujets mais le plus souvent des éléments de composition. Cette tendance s’est accentuée dans les années 80-90 avec Meyerowitz, Kalvar, Park, Webb…et je dirais qu’elle est maintenant un courant majeur de la photographie de rue dont le fer de lance est le collectif “In Public” (Turpin, Powell, Jorgensen, etc…). Ce qui est dommage c’est que l’horloge semble s’être arrêtée pour beaucoup dans les années 50 avec le courant dit “humaniste” (Doisneau, Ronis, Brassaï, Cartier Bresson, Koudelka , Levitt, Wegee, etc..). Personnellement, je préfère la photographie de rue contemporaine. Pour moi, elle ne se drape pas d’une quelconque mission documentaire ou sociologique. Si elle le fait, c’est de manière incidente et par le regard et l’interprétation qu’en fait le spectateur. Je trouve personnellement l’approche humaniste trop souvent condescendante ou “gentillette”. La photographie de rue que j’aime est d’une certaine manière amorale.

Pour ce qui est de la bonne ou mauvaise photographie de rue? Déjà, c’est une bonne photo! Et pour cela, il faut selon moi éviter la banalité et les clichés. Le discours selon lequel la photographie de rue illustrerait des “petits moments de la vie” (entendre par là, des instants banals) n’est pas le bon. Idem pour la photographie de rue en tant que mémoire d’une époque. Le photographe de rue ne devrait pas se soucier de telles considérations. Les historiens le feront pour lui si son travail en vaut la peine. Donc ne pas endosser le costume de capitaine « Evident » (ou celui de son frère anglosaxon « captain Obvious »). Il faut donner à voir au lecteur, lui montrer des scènes qu’il n’a pas l’habitude de regarder ou de voir quand bien même qu’il pourrait en croiser chaque jour sans le savoir. Concernant la photographie de rue que j’aime, ce sont des moments bizarres ou rares, et des organisations graphiques des personnes et de leur environnement. Comme si d’une certaine manière, il existait des règles cachées régissant le monde dont on cherche à dénicher les effets dans notre quotidien. Après c’est ce que j’aime. Et entre ce que l’on aime et ce que l’on arrive à pratiquer, il y a souvent un gouffre…  Ensuite, il ne faut pas d’après moi laisser le lecteur de côté. Offrir une scène à un spectateur, c’est l’embarquer avec vous dans ce que vous avez vu ou ressenti au moment où vous avez déclenché. En considérant le point de vue du photographe, plutôt que celui du spectateur, c’est le « feeling-reacting » de Turpin. « Sens la scène et réagit ». Ce qui revient au même pour moi. De manière pratique, cela signifie d’être immergé dans la scène que vous photographiez. Mais, il s’agit là d’une caractéristique classique que l’on retrouve dans d’autres champs photographiques (documentaire, reportage, journalisme…). Elle n’est pas propre à la photographie de rue. Chercher l’extraordinaire dans l’ordinaire et embarquer le spectateur avec soi sont pour moi les deux pré requis nécessaires de la photographie de rue. S’il manque l’un ou l’autre dans une photographie, celle-ci est loupée.

 

B : J’aime cette vision de la recherche de l’insolite, et ça me rappelle bien les quelques images de truckers que tu as fait. *Tu me parles un peu de la composition de tes images ? *

F : Merci pour les truckers ! Ma seule exigence de composition concerne la lisibilité. J’essaie autant que je peux d’avoir une lecture sans accroc. Ca ne signifie pas que je préfère les scènes simples. Au contraire, j’aime la complexité, mais bien agencée. J’élimine quasi systématiquement les images avec des superpositions par exemple, et cela même si l’instant est intéressant. Comme dit plus haut, l’instant n’est pas ce qui prime pour moi mais plutôt son esthétique.

 

B : Tu veux parler matériel ou on est d’accord sur ce point ? 

F : Effectivement on est d’accord. Les discussions sur le matériel m’endorment. Je me ferais juste le perroquet bien discipliné : le meilleur appareil photo est celui qu’on a sur soi.

 

B : Tu parles justement de Nick Turpin. Je trouve que c’est un bon exemple : il nie tout but sociologique dans sa recherche photographique, et pourtant, ses images présentent un vrai document. Je pense à son projet “The French” et à cette image de la City où deux suitboys croisent deux mecs en gilet jaune.  Et toi, tu en penses quoi ? Est ce qu’on pourrait penser ça de tes images ? 

F : Je te pose une question en retour : une image étant une représentation du réel, ne comporte-t-elle comporte pas nécessairement un aspect sociologique ou documentaire ?La question ne serait-elle pas plutôt : « ces images auraient-elles pu être plus sociologiques ou documentaires qu’elles ne le sont ? » A ceci, je répondrais oui dans bien des cas. Dans ma vision de la photographie de rue contemporaine, les éléments inutiles à la composition ne sont pas pris en compte lors du déclenchement. Et cela, même si ces éléments sont porteurs de sens. Là où un photographe documentaire intègrera par exemple un panneau avec un message fort au regard du contexte, le photographe de rue contemporain l’éliminera parce qu’il nuit à la composition globale de l’image. Deux images d’une même scène composée de manière radicalement différente donc. Dans l’exemple de Nick Turpin que tu cites, quel est d’ailleurs l’apport documentaire de la photo ? Qu’il existe dans la city également des ouvriers et pas seulement des golden boys ? Un peu léger non ? Si on veut creuser plus loin, on risque de tomber dans des clichés éculés. Par contre, la photo est puissante en termes de composition ! Et c’est ce qui importe vraiment pour moi. Concernant le projet « The French », je ne pense qu’il pas soit particulièrement documentaire. Je pense que Nick Turpin s’est fourvoyé avec ce titre. Prise séparément les images sont vraiment très bonnes. Par contre, l’ensemble ne forme pas vraiment un document intéressant sur les français, d’où le hiatus avec le titre choisi.  D’ailleurs, il y a eu un certain nombre de critiques sur ce point, critiques que je rejoins. Concernant mes propres images, c’est la même chose. En plus, vu que je ne cherche pas particulièrement à documenter ce qui m’entoure, je ne me soucis pas vraiment de savoir si certaines d’entre elles peuvent avoir un sens.

 

B : L’image présente un aspect sociologique puisqu’elle représente le réel, oui. Je parle plutôt de ce que représente un corpus d’images. Cet ensemble présente tant de personnages, tant de lieux et de situations, qu’il donne vraiment à voir sur une société. Je ne dis pas que c’est un pur essai type “Les Américains”, de Frank, mais quand même. On n’y apprend rien de fondamental sur la société, si ce n’est les fringues, la mode, l’architecture, les activités… *Regarde ton stream flickr globalement. T’en penses quoi ? *

F : Je suis d’accord. Mais on reste pour moi bien loin d’un travail documentaire fouillé qui directement et sans détour interroge une réalité. Si tu regardes mon stream, l’essentiel des photos ont été prises sur Lyon. Je n’y vois pas grand chose d’informatif sur cette ville et ses habitants!

 

B : Tant que je parle de ton flickr, peux-tu nous montrer tes 5 photos préférées ? 

F : C’est un exercice difficile vu que je suis très critique de mon boulot. Un jour j’aurais une liste et un autre jour une autre! Ma liste du jour serait donc celle-ci:

 

B : Et les 5 images préférées d’autres photographes ? 

F : Alors là, c’est une colle! Cinq photographies. Je n’en ai pas cinq mais des centaines! Et pour tout te dire, je ne me suis jamais posé la question de savoir si j’avais un top 5. Je suis même incapable de faire une telle liste. Si tu le permets j’aimerais plutôt te donner les noms des photographes que j’aime: Alex Webb pour sa maîtrise extrême de la lumière et de la couleur, Martin Parr qui nous démontre avec force que l’extraordinaire fait parti de notre quotidien, Matt Stuart pour son corpus d’images étonnant qui est l’un des seuls à mon avis à rallier à la fois les suffrages de ses pairs et du public non averti, et Joel Meyerowitz parce que c’est au travers de ses photos que j’ai aimé la photographie de rue et Charalampos Kydonakis parce qu’il chamboulle tout et que pour moi mêmes les plus grands commencent à faire pales figures.

 

B : Et si on s’essayait à un peu de pédagogie : quels conseils tu donnerais à un jeune photographe qui voudrait se frotter à la street photo en général, et produire des images intéressantes ?  F : Tout dépendra du jeune photographe! S’il est comme beaucoup d’entre nous, la première compétence qu’il devra acquérir n’est pas d’ordre technique mais personnelle. Photographier des inconnus n’est pas chose aisée. Mais il est possible de combattre ce trait de caractère avec de la motivation et des séances régulières. La confiance en soi s’acquière et rien n’est inéluctable. Pour engranger de la confiance, je pense que commencer par photographier dans une foule dense est un bon exercice. Les gens passent, sont pressés et ont bien d’autres choses en tête que cette personne bizarre qui les photographie. Si le jeune photographe n’a aucun problème de ce point de vu, le seul conseil à lui donner est de compulser beaucoup d’images. Les résultats seront là très rapidement!

 

B : On ne te voit pas beaucoup sur le net, hormis flickr et parfois sur HCSP. Je veux dire qu’on te connaît relativement mal. Quel lien tu penses que tes photos entretiennent avec ton caractère ou ta façon d’être ? Peut-être que ton caractère influe justement sur ta façon de photographier ? 

F : Bah, ma vie n’est pas si interessante qu’il vaille la peine d’en faire état. Qui se soucie de savoir si j’ai bouffé des haricots verts à 12h38 le 16 janvier dernier? Pour ce qui est des groupes et sites dédiés photographie de rue que j’estime beaucoup, comme HCSP par exemple, il y a tellement de personnes avec une bonne culture que je n’ai pas énormément à leur dire ou à leur apporter. Je les lis avec intérêts. Par contre j’échange souvent en privé avec eux. Trois modérateurs de HCSP font par exemple partie du mon collectif. Existe-t-il un lien entre mes photos et mon caractère? Sûrement. Comme je suis d’un naturel plutôt insatisfait et difficile, cela influence la manière dont je perçois mon environnement, et donc ce que je photographie, mais également ce que j’édite. A mesure que je progresse, je suis satisfait par moins en moins de scènes et d’images  et mon taux de déchet s’envole. C’est à la fois frustrant et motivant.

 B : Comment utilises-tu flickr au fait ? Un bloc note ? Une galerie ? 

F : Les deux à la fois. Mais flickr me permet surtout d’être présent dans une communauté de photographes de rue que j’apprécie. Il existe sur ce média, fait unique à ma connaissance, un noyau actif comprenant de personnes ayant une connaissance très fine de la photographie de rue  et qui donnent de leur temps pour modérer des groupes. Je pense notamment aux administrateurs des groupes “Hardcore street photography“, “Extreme street photography“, “Photography di Strada” et “Don’t be a lemming“. Le niveau de leur  pools est très élevé et c’est un vrai plaisir de les parcourir.

 

B : Et bien, Fred, l’interview touche à sa fin. Un petit mot pour clore cet article ? 

Merci à toi Basile pour ton invitation, mais surtout merci de supporter la photographie de rue au travers de ton blog !