Une semaine avec Darcy Padilla

by Basile

Darcy Padilla. Le stage que j’attendais le plus. Celui pour lequel je suis descendu à nouveau à Arles cet été.
Ce workshop de cinq jours est passé à une vitesse incroyable.

Dès le premier jour nous voici lancés dans des présentations rapides et une recherche des sujets que les participants veulent développer. Car le titre du stage est “raconter une histoire en images.” A ce stade et face au temps qui nous sera compté, il est capital pour Darcy, Anne-Sophie et moi de savoir déjà quelles pistes nous allons explorer, quels fils nous devrons tirer pour faciliter le travail des participants. De manière assez surprenante, tout le monde a déjà, en quelques heures, une première idée.
Par exemple, Luis-Miguel, qui veut “travailler sur une communauté”, est orienté par nos conseils vers le Salin de Giraud, qui abrite une communauté du Nord de la France (qui a façonné l’architecture du village de manière si particulière), et une communauté grecque.
Maxime, débarquant des Etats-Unis, est curieux de connaître mieux la culture musulmane. Nous sautons sur l’occasion et je l’emmène à la mosquée rencontrer l’imam en ce mois de Ramadan.
Notre rôle en tant qu’assistants, c’est aussi ça. Ouvrir les barrières, faciliter le passage grâce en jouant la carte des Rencontres qui, après des années à arpenter la ville et la région avec des photographes pour les stages, est gage de sérieux et de publicité pour les personnes que l’on démarche.

Dans les jours qui suivent, les sujets s’affinent et changent. Certains participants sont partis sur des sujets assez complexes à l’accès difficile. Je pense à une participante qui n’a pas souhaité poursuivre son idée initiale de photographier dans un centre d’accueil pour personnes âgées et qui cherchait à accompagner des travailleurs sociaux dans leurs rondes en ville auprès des sans domiciles.
Darcy Padilla, pendant ces journée de prise de vue, donne rendez-vous aux étudiants pour faire le point sur leur avancement, faire un retour sur leurs portfolios, participer à un premier éditing… Un retour presque quotidien crucial dans le cheminement des projets, que les étudiants apprécient beaucoup.
Car le doute est très présent dans les workshops. Trouver un sujet en si peu de temps, le réaliser en quelques jours sinon quelques heures, c’est un défi pour les photographes. Certains passent leur temps sur le terrain à pêcher les images, comme Luis-Miguel, qui s’est investi dans son travail sur le Salin de Giraud en tapant aux portes des familles pour aboutir à des contacts. D’autres sont contraints par ce même terrain : la structure d’accueil ne peut les recevoir que pendant certains créneaux horaires, ou bien le terrain est difficilement praticable.
Dans cette phase qui court de mercredi à vendredi, les étudiants photographient à plein régime, selon les conseils de Darcy, selon leurs facilités à se débrouiller dans l’univers qu’ils explorent, et selon les possibilités que nous pouvons arranger.

Mais le stage se termine par une petite exposition au quartier général des Rencontres, rue du Docteur Fanton, le samedi soir. La préparation de ces moments est le siège de toutes les angoisses : le temps presse, il faut faire son éditing, ses retouches, obtenir l’aval et les modifications de Darcy, refaire l’éditing et les retouches, puis faire les tirages et les accrocher. Et il faut bien dire que les participants, à force d’une semaine, se prennent au jeu, et (heureusement) prennent la chose (et eux-mêmes) au sérieux.
La pression ne retombe qu’à 19h30, au moment où les spectateurs arrivent et où, finalement, plus rien n’est possible sinon admirer le travail fourni sur ces quelques jours et faire un bilan de cette expérience hors-norme.

Hors-nome, c’est bien l’adjectif qui qualifie le mieux Darcy.
Comprenons-nous bien : si la semaine passée, avec Helen Van Meene (article à venir), nous avons mis la pression aux étudiants en les forçant à s’aventurer dans des pratiques et des contraintes auxquelles ils n’étaient pas familiers, en mettant du gaffer derrière les écrans des boitiers par exemple, ou en leur réclamant des portraits torses-nus de personnes choisies dans la rue, l’impression Padilla est plus subtile.
Gare à ceux qui pensent trop, qui veulent mettre la charrue avant les boeufs ; l’éditing ne se fait qu’au final, après la “récolte des mots” qui, au cours de l’éditing, composeront des phrases. Pas la peine d’essayer de penser à l’histoire finale que l’on racontera ; on ne peut en avoir qu’une vague idée au moment de la prise de vue – d’où la nécessité de suivre son instinct.
Car Darcy est très instinctive. Elle fait ses choix en quelques secondes, suit son intuition pour nombre de sujets, décide si une photo marche ou ne marche pas en un claquement de doigts. Tout l’inverse d’Arno Minkkinen qui passe un temps considérable à décortiquer ce qu’il observe.

Honnêtement, cette semaine avec Darcy a été un vrai challenge pour moi.
Elle a montré un niveau d’exigence considérable envers les personnes qui travaillent avec elle, demandant un niveau de rigueur considérable – que tout le monde n’a pas. Rigueur mise à part, quand on y réfléchit, tout le monde n’est pas capable de passer plus de 18 ans à photographier un autre être humain. C’est pourtant le cas de Darcy, qui laisse ici transparaître son engagement extrême dans son travail. Et cet engagement était réclamé de la part de ceux qui l’assistaient – et grandement remercié quand il était fourni, il faut le dire.
Le “non” n’est jamais suffisant pour Darcy ; il faut obtenir le “oui”

Samedi soir, j’ai pleuré. Je me rappellerai de cette semaine longtemps.